Vertiges

Sur quoi repose le souvenir d’un lieu ? Pour une part à sa découverte, au premier regard posé sur lui, au premier parfum, au premier son. A la première fois que je m’y suis aventuré. L’inconnu est toujours une aventure. La façon d’y entrer importe aussi. On ne goûte pas une ville de la même manière selon que l’on y pénètre par les jardins ou par la zone industrielle.

Je m’interrogeai sur le secret paradoxal du lieu. Le bois de Rompval, nature sculptée par la nature, était une cartographie en trois dimensions des forces en présence : celle des vents dominants, celle de la sève et celle de la photosynthèse. Pour en protéger le dialogue si particulier, l’homme avait décidé de soustraire le bois à la connaissance de ses semblables. Donc à restreindre le cercle de ses défenseurs potentiels. Ce bois était voué à disparaître sous les assauts inlassables de l’océan. A raison de soixante dix centimètres de falaise dévorée par an, il lui restait une cinquantaine d’années avant que Poséidon engloutisse les premiers arbres. On protégeait de l’agression humaine ce qui allait être anéanti par la nature. A moins d’un kilomètre, dissimulé par le mamelon calcaire, un restaurant « face à la mer » laissait impunément ses eaux grises infiltrer et détruire la falaise. Lui aussi basculerait dans les flots sous peu.
Alors, quel sens avait cette volonté de gérer la survie bien illusoire du bois ? Pourquoi ne pas regarder en face la mort certaine et proche de ce paysage ? Admettre que l’homme est dépassé par les forces qui sont ici à l’œuvre. Reconnaître le bois de Rompval comme une brèche dans l’espace-temps humain : elle nous permet de s’aventurer dans celui de la nature et dans celui de la Terre. De mesurer nos quelques dizaines d’années d’espérance de vie, aux siècles d’un écosystème, aux quelques quatre vingt millions d’années des falaises et aux quatre milliards et demi d’années de jeu tellurique terrestre. L’éternité humaine n’est pas à l’aune de l’éternité astrale ou galactique. Notre éternité est une illusion. Notre échelle du temps (et le secret posé sur Rompval) est un anachronisme objectif. De toute façon, ici, la mer aura le dernier mot.
La grève est jonchée des débris du travail de sape des marées. Parmi les éboulis et les galets de l’année, les osselets de silex libérés de la paroi achèvent de donner au lieu un air de champ de bataille. Os blanchis, articulations noircies laissent penser à un combat de Titans. La falaise en ses restes terriblement humanoïdes ne laisse pas de troubler le quidam. La plage n’est qu’un cimetière de géants.
La falaise part en morceaux et la marche sur l’estran vous expose au risque permanent d’une lapidation imprévisible. Bruit sec du caillou se brisant sur ceux qui l’ont précédé dans la chute. Chant funèbre des silex. Au-dessus de ma tête, la page blanche, fraiche du dernier effondrement. Elle contemple la mer qui l’a déposé il y a quatre vingt cinq millions d’années et qui vient aujourd’hui la reprendre. N’en déplaise aux notes noires des silex dont les lignes de portée troublent l’immaculé de la craie. On ne peut que s’interroger avec Aristote sur les éléments qui sont « les uns pour les autres, causes de génération et de destruction, de sorte que chacun des autres corps qui tient d’eux son existence et sa constitution, participe logiquement de leurs natures ». Pourquoi la mer réfrènerait-elle ses envies d’escalader la falaise, de croquer dans la craie, de grimper au ciel ? D’autant que du rivage, on ne soupçonne même pas l’existence du bois de Rompval.
Gilles Luneau

Exposition au centre culturel de rencontre de l’Abbaye Royale de Saint-Riquier, Somme. 2013


Au bord du monde

“ Mais Michel Monteaux sait dessiller la vision du spectateur. Le regard du photographe éclaire quasi cliniquement ce grand recueil de moralité religieuse sculptée, au point d’en ôter l’étrangeté spirituelle et de n’y laisser poindre qu’une poésie métaphysique…” écrit Gilles Luneau en introduction à l’exposition Au bord du monde au Centre Culturel de Rencontre de l’Abbaye Royale de Saint Riquier, consacrée au bestiaire de l’abbatiale.

Exposition au centre culturel de rencontre de l’Abbaye Royale de Saint-Riquier, Somme. 2016


La route du lin

La France est le premier producteur-exportateur de lin du monde. Une performance discrète des liniculteurs picards et normands qui ont remis cette culture ancestrale au goût de leurs jours. Le travail de Michel (photographies et vidéos) est exposé depuis samedi au Centre Culturel de Rencontre crée par sa directrice Anne Potié à  l’Abbaye Royale de Saint-Riquier (Somme). Un pur bonheur.

Il était une fois Michel Monteaux, photographe de son état. Au hasard de ses pérégrinations, il rencontra un champ de lin. Nous étions mi-juin, à cent jours des semis, époque que tout liniculteur connait pour être celle de l’éclosion des cinq pétales de la fleur de lin. Cette dernière a la qualité d’éclairer un champ de manière singulière, même et surtout sous un ciel tourmenté, quand l’ombre le dispute à la transparence. La fleur émet alors une lumière extraordinaire, répétée à l’infini des milliers de corolles. Elles allument un incendie froid, bleu, qui plonge le paysage dans une étrangeté sans pareil. Un bleu indéfinissable bien plus complexe que son cousin Outremer ou son rival Klein. Un bleu parfois de Saxe mais pouvant tendre vers le majorelle ou virer lilas, lavande voire pervenche, selon la variété de lin et les conditions pédoclimatiques de sa croissance. Un bleu qui ajoute au vert des feuilles une part de mystère. Une part de bleu au vert. Un bleu sans nom. Alors que tous les autres bleus empruntent leur nomination aux pierres précieuses, aux fleurs, aux peintres, aux canards, à la Prusse, au ciel et à l’océan, le lin n’a point de qualificatif pour le sien. Il refuse d’en fixer l’état. Le lin a le bleu libertaire. Tout juste s’accorde-t-il la nomination d’un gris. Gris de lin. Un paradoxe de la modestie quand on possède une telle palette d’azurs.

“ L’expo qui embarque
Piqué au bleu, subjugué par la lumière linesque, Michel Monteaux se retrouva ainsi sur La route du lin. Happé par la plante et le petit cercle de femmes et d’hommes qui la servent, toujours amoureusement. Du paysan au créateur de mode en passant par les fileurs et les tisseurs. Un itinéraire de 43 000 kilomètres qui de Picardie, où le lin est cultivé, rouit et teillé, mène en Chine où il est filé et tissé, puis en Europe où, devenu « lumière de Lune tissée » – comme le nommait les Egyptiens 3000 ans avant notre ère – l’étoffe est livrée aux couturiers, décorateurs, tapissiers et artistes.
Le photographe nous embarque, dans tous les sens du terme, dans le voyage au long cours de son enquête au bout de la fibre. Chaque image est une émotion enchâssée dans la rigueur qui la contient à l’essentiel de ce que veut partager le photographe. Un travail économe en effets, sobre, abouti. Un voyage en beauté chez la plante, sur les gestes de travail aussi précis que délicats, dans les regards brillants à la seule évocation du lin, au plus profond des silences pudiques où l’on devine le trouble que fait naître le lin au cœur des êtres humains.
On quitte l’exposition réchauffé par le bonheur de voir tant de labeur, tant d’accord entre cultures humaines, tant de sourires engendrés par la seule grâce d’une petite fleur bleue et de sa douce capacité à nous froisser sensuellement la chemise. Quant à savoir d’où vient le bleu lavé des yeux de Michel Monteaux, le lin en garde le secret. ”
(Gilles Luneau)

Exposition au centre culturel de rencontre de l’Abbaye Royale de Saint-Riquier, Somme. 2017